Celle qui marche.
Les coups de pioche résonnaient dans les galeries de ce monde souterrain, des coups rythmés par les besoins toujours pressants des humains. Depuis que leur univers s'était résumé aux étendues sous la surface, ils n'avaient de cesse de creuser à la recherche des divers filons de matériaux dont ils avaient besoin ; depuis que les cauchemars par les ombres s'étaient répandus comme peste sur les terres du dessus... depuis plus de trois mille ans.
Quelques livres écrasés par la poussière parlaient de ce temps où les Hommes arpentaient la surface, mais on leur préférait la transmission orale, comme si elle seule pouvait retranscrire les sombres légendes qui entouraient la descente de l'humanité dans les sous-sols. Il est du devoir des anciens de transmettre leurs avertissements aux générations suivantes, ainsi le soir peut-on les entendre conter l'Histoire autour d'une étincelle après les repas.
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Qui... qui êtes-vous, et pourquoi me réveillez-vous ? Combien de siècles sont donc passés, pour que vous l'osiez simplement ? Petits êtres aux existences frêles, brindilles délicates si vite brisées par le cours du temps... Je sens vos coeurs tremblants de peur et débordants de curiosité, votre vie n'est-elle pas assez aventureuse pour que vous vous risquiez ainsi à l'inconnu ? Pour que vous ayez oublié jusqu'à la couleur du sang ?
J'ai l'impression de m'extraire d'un long cauchemar que j'aurais oublié, hormis cet arrière goût de mauvais souvenir. Comme vos regards sont francs et purs... pleins de la naïveté de votre petit monde souterrain. Racontez-moi vos envies, vos chagrins et vos joies, vos croyances et vos espérances. Je vous prête l'oreille, jeune peuple, je ressens l'étrange besoin de vous écouter enfin.
Tous eurent un frisson mêlant appréhension et excitation, car sous cet étrange cristal bleuté, elle venait d'ouvrir les yeux. Ces deux joyaux d'ambre, encore brumeux, se levèrent peu à peu sur eux, cherchant la source du vacarme qui l'avait réveillée. Ce visage gris cendre était lisse, vierge d'expression et de sentiment, comme les dessins de l'ancien temps, et comme les premiers traits des enfants. Ils demeurèrent ainsi un instant, à se dévisager en silence, avant que des fissures dans le cristal ne paraissent. Elles se répandirent si vite que les humains eurent à peine le temps de faire un pas en arrière. Déjà, le premier pan glissait à terre, éclatant en de multiples feuilles cristallines, libérant les cheveux presque noirs de cet être sorti des légendes.
Et ces légendes, tous les humains les connaissaient ; celles de la terre d'en haut que l'on appelait surface, de l'immensité de ce que l'on disait être le ciel, celles des Elfes gris, ces elfes torturés, celles de régions d'éternelles ténèbres que l'on nommait Hereths.
Les Elfes gris, aucun des vivants de cette ère n'en avait jamais vu, mais les voyageurs et les marchands parlaient de gens qui savaient que les vieux livres entreposés au village disaient vrai. Mais ils n'avaient à présent plus besoin d'intermédiaire, car elle était bel et bien devant eux. Presque toute la hauteur de ses bottes et un bon tiers de son manteau étaient usés et imbibés d'un marron ancien tirant sur le rouge. La facture de son équipement, jusqu'à la garde de chacune des lames qu'elle portait à son côté, rendait tout aussi évident ce qu'elle était, que le pointu de ses oreilles.
Malgré son long sommeil, malgré ce long retrait, elle se souvenait parfaitement de leur langue. Comme tous les Elfes, quels qu'ils soient, car aucun n'oubliait. Dans les millénaires de leurs souvenirs, ils savaient retrouver sans effort, comme si tous dataient d'un simple hier. Au delà de la compréhension des Hommes, par delà les barrières du temps, les êtres de rêve et de cauchemar ne connaissaient pas l'oubli.
Ils étaient six, et l'un d'entre eux était encore un adolescent, leurs regards étaient fuyants et leurs gestes hésitants, comme s'ils craignaient de provoquer son courroux. Ainsi le peuple des Hommes lui parut-il avoir perdu toute son arrogance et sa fierté d'antan, une œuvre du temps qui lui sembla bénéfique.
- Je ne vous ferai aucun mal, Enfants de la Terre, vous ne m'avez pas offensée en me sortant de ma torpeur.
Et comme si ces simples mots avaient été imprégnés d'une ancienne magie, ils se remirent à respirer et l'invitèrent humblement à les accompagner à leur village. L'idée de se voir sujet de toutes les attentions lui déplaisait grandement, mais dans la situation actuelle, elle avait besoin d'un pied à terre, et c'était le seul qu'elle entrevoyait.
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L'air ici bas était sec, si bien que dans ses seules variations on savait si l'on passait à proximité d'un point d'eau ou non. Ils marchèrent longtemps dans ces boyaux torturés, débouchant parfois sur de vastes cavernes où le moindre froissement de tissu semblait s'entendre à plusieurs lieues. Les humains du dessous s'avéraient avoir acquis le pas léger des Elfes, poussés par la nécessité. Etre surpris par un prédateur dans un boyau étroit était la pire chose qui puisse arriver, car même si les humains avaient gagné en souplesse, ils ne seraient jamais rien de plus qu'une race qui tente de s'adapter à un environnement qui n'est pas le sien.