Dans les Profondeurs.

Des sifflements à ses oreilles et dans sa tête le tirèrent d'une torpeur qui n'avait rien de reposant, et les élans douloureux de tout son corps meurtri le laissèrent se faire ballotter par les bras frêles qui le traînaient à des lieux sous terre.
Comme ils étaient puissants, ces bras, comme leur prise devait marquer sa chair claire, et comme sa douleur l'empêchait de s'échapper à toute emprise. Il avait les yeux à présent ouverts, mais tentait de voir ce défilement d'ombres ternes puis vives, ce panachage de noirs aux accents tyranniques.
Et soudain il se rendit compte de la présence de ces relents nauséeux qui faisaient tressaillir son corps. Ils montèrent eux aussi jusqu'à sa tête, harcelant ses sens de leur méphitique présence, et ses haut le coeur n'en devinrent que plus prononcés. Ils masquèrent la sueur et le sang, devenant obsédants, et son âme lentement se fit enlacer par la présence glaciale de l'effroi.

Dans ces couloirs sans fin, moites et renfermés, les claquements de bottes étaient aussi audibles que les tremblements de la loque qu'il était devenue. Et ces ténèbres se murent lentement, dansant à la pâle clarté de cristaux qu'il eut du mal à percevoir au travers de ses cils englués par le sang. Il ne saurait jamais, qu'à des yeux autres cette infinité d'ombres brûlait d'autant de couleurs éclatantes que les bannières de la fête de printemps, et qu'à certains elle ne brillerait jamais plus d'aucune chaleur.
Sans plus d'autre force que celle de trembler, il regarda ces corps rongés, ces chairs faites et ces entrailles noircies clouées à des croix comme autant de menaces. Il n'y avait plus guère de trace de ce qu'ils avaient bien pu être de leur vivant, ou de ce qu'ils avaient bien pu subir avant de périr. Les mâchoires pendaient dans un dernier hurlement à l'éternité, et les yeux à jamais morts étaient desséchés que d'avoir fut un temps trop pleuré.

Ses porteurs s'arrêtèrent d'un commun accord, et il put utiliser ses dernières forces à regarder ces mains qui le soutenaient. L'étau l'écrasa, plus glacial encore, mais il ne pouvait plus guère faire autre chose que gémir. Les doigts osseux où voyageaient des bagues lui creusaient la peau de leur pression trop forte. Il ne leur restait plus que des lambeaux de ce qu'ils avaient été, mais leurs mailles ternes et défectueuses ne risquaient pas de faire plisser ces yeux creux. Ils sentaient la vieille mort, le moisi et le sang desséché ; ils ressemblaient à des pantins sans grandeur qui furent jadis des Drows.

Cette caverne, à la profondeur cachée par les ténèbres, bruissait de bottes traînées et de gémissements lancinants, mais il ne put plus s'évanouir pour s'en libérer: sa frayeur lui tordait suffisamment les boyaux pour le garder éveillé des jours durant.
Des doigts noirs et fins, doux comme du satin et bardés de lourdes bagues d'argent se posèrent sur son visage, et les larmes lui vinrent. Les vêtements et les cheveux d'un blanc argenté de la Drow se distinguaient tout juste aux reflets blafards des cristaux incrustés dans la roche et les cadavres sur leurs croix. Lentement, ces doigts glacés effleurèrent le ventre nu qui frémissait à leur contact, et pas un vivant ne pourrait jamais parler de ce qui suivit.

Le sang s'écoulait sans faiblir de ses lèvres, presque à l'étouffer, l'étranglant pour qu'il ne puisse pas même s'échapper de lui un râle. Les doigts fins avaient pénétré le ventre tendre, se creusant un chemin de leurs ongles acérés. Ils avaient remonté avec lenteur toute la cage, et se glissaient à présent avec délice dans les entrailles chaudes encore enroulées là, perdant leur noir pour se baigner du rouge du sang, ils fouillaient, fouillaient, sous ce regard presque blanc qui lisait au travers.
Elle prenait son temps, explorait, déroulait, et la mort ne voulait pas s'emparer de lui, pas encore, pas tout de suite, il gargouillait à chaque touche, prêt à se noyer dans la douleur, mais il demeurait conscient, il demeurait sensible, son âme hurlait de trop souffrir.
La main fine se glissa dans la cage, transperçant sur son passage, avançant. Les doigts délicats se refermèrent sur le coeur et le ramenèrent vers le bas, le délogeant de son antre, l'extirpant de son corps. Et s'affaissant dans son sang et ses viscères encore tièdes, il put enfin s'éteindre.

Sans un regard, la Drow fit quelques pas, plongée déjà dans l'interprétation de ce qu'elle avait lu.
D'un geste vague, les choses qui étaient ses pantins emmenèrent le corps pour le dresser sur une croix de bois, remontant trouver une autre proie pour satisfaire les appétits divinatoires de leur maîtresse...

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