De la Naissance des Elfes Noirs

Feherlin... monde étrange berçant le sommeil du créateur. Qui dans les fonds les plus obscurs de sa pensée aurait pu imaginer ce qu'il allait s'y passer...?
Petit à petit, de la nuit au jour et du jour à la nuit, les ombres s'étendirent, rongèrent peu à peu le reste sans que personne ne s'en aperçoive; et pourtant.. le cauchemar prenait forme.
Dans leurs rêves éveillés, les elfes commencèrent à voir les ombres croître.

Ma'helle avait les yeux ouverts face à sa chère forêt. Il détaillait depuis des heures le vieil arbre de Meï qui asseyait son ancienneté en faisant de l'ombre aux arbres à proximité. Son épaisse écorce brune était crevassée de haut en bas, et semblait rugueuse au toucher. L'elfe avança la main, puis arrêta son geste, les yeux rivés sur le sol. Jour après jour, l'ombre lui semblait avoir crû... mais là... elle gagnait pouce par pouce au fil des heures. Un bourdonnement lui fit relever prestement la tête; mais il n'y avait rien...

Fe'soradel... la féérie d'ombre... passant de Chimère à Feherlin avec leurs ailes bourdonnantes, les fées noires jouaient à souffler des cauchemars. Les elfes leur donnaient une matière bien plus malléable et intéressante, eux qui étaient si liés aux rêves. A mi-chemin entre la torpeur et le réveil, à mi-chemin entre l'horreur et les merveilles...

Ma'helle n'en pouvait plus, c'était ainsi depuis longtemps déjà. Ce bourdonnement était présent partout, il résonnait dans sa tête, obsédant, irritant. Tout pouvait bouger autour de lui; il fit des cercles sur lui-même, cherchant, cherchant, ne voyant rien, titubant, puis s'arrêta.
Il faisait assez sombre, les ombres semblaient se mouvoir en décalage avec ce qu'elles suivaient. Les feuilles et leurs ombres étaient bercées par un souffle différent. Le regard vide, l'elfe se fixa sur ce phénomène, la tête légèrement inclinée sur le côté, comme s'il n'était plus capable de rien; puis un gros bourdon passa dans son champ de vision. Il le suivit, suivit ses zigzags, suivit le battement de ses ailes, le bourdonnement obsédant... lui ? était-ce lui ? Cette petite chose qui le suivait ? Qui ?... L'insecte monta légèrement dans les airs, et l'elfe le gifla brusquement. Le bourdon alla percuter un tronc avant de tomber par terre. Des bouts d'aile et de chair sur l'écorce; du sang... si peu et tant pour un si petit être. La pauvre bête agita encore lentement les pattes avec un frémissement d'ailes, quelques mouvements d'antennes, et elle s'immobilisa à jamais. Ma'helle s'accroupit tout près de l'insecte; la douleur tordait ses traits. Le bourdonnement n'était pas mort avec la petite créature dont l'ombre bougea encore, comme voulant échapper à l'immobilité et à la mort de son corps. L'elfe sentit ses larmes couler, salées et amères... Il ne pouvait pas avoir fait ça; non, c'était impossible... Il éclata en sanglots, cachant son visage entre ses mains, le bourdonnement semblant se moquer de lui...

Jusqu'où pouvaient-elles encore aller sans faire jouer la trame de la Chimère ? Elles rirent en un choeur fluet mais pourtant sinistre; qu'il serait amusant de voir naître le cauchemar des êtres de rêve...

Deux mondes en un, vivants sur un décalage de quelques soupirs. Ma'helle ne s'étonnait même plus de cette espèce de vision en double, le corps, ensuite l'ombre. La lumière semblait mourante, et pourtant les ombres s'étalaient sur le côté. L'elfe passa lentement la main sur sa joue, pensif, avant que son regard ne suive le mouvement de son ombre quelques instants après. Il avait pris l'habitude de jouer à la regarder faire, et c'est ce qu'il faisait une fois encore. Puis il partit à travers la forêt, laissant derrière lui son ombre. Les feuilles mortes ne bruissaient pas sous son pas léger, et il leva le nez sans s'arrêter pour contempler les cimes des arbres dans toute leur magnificence. Doucement, sans un souffle et sans un bruit, son ombre ondula sur le tapis de feuilles. Elle se leva, derrière lui, aussi épaisse qu'un linceul, et sa main passa si rapidement devant la gorge de Ma'helle que l'on ne put que voir... une giclée de sang.
L'elfe se réveilla en sursaut, main sur la gorge. Il était en sueur, et à bout de souffle, encore choqué par son cauchemar. Expirant doucement, il plissa les yeux sans cesser de se caresser la gorge... il aurait dû faire beaucoup plus clair que ça... Les raies écarlates de la Soleil l'inquiétèrent, et il se tourna vers la fenêtre, son expression neutre laissant brusquement la place à la stupeur. L'Astre disparaissait peu à peu, rongé à la base par des ténèbres qui gagnaient également sur le sol à une vitesse affolante. Ma'helle secoua la tête, ne pouvant se détacher de cet horrible spectacle, comme s'il pouvait se sortir de ce mauvais rêve... et il ne remarqua pas... que derrière lui s'était redressée son ombre... elle avait ouvert les yeux, prenant une forme noire lui ressemblant parfaitement... Son visage se fendit d'un sourire sournois alors qu'elle avançait, lame en main, dans le dos de Ma'helle...

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