Barek Zirakehrt Whitehammer.
Le vent d'hiver semblait mugir en descendant des pics enneigés. Le ciel si bas et si gris ne semblait pourtant vouloir se décharger, comme le peuple amassé en cet instant devant les immenses portes de pierre qui devaient à jamais fermer la cité souterraine de Thalosia.
Il ne fallait pas pleurer. Pas ici, pas maintenant. Ils avaient tous réfléchis longuement, ils avaient pesé le pour et le contre, alors il n'y avait pas de regret à avoir.
Une main douce vint serrer son épaule avec affection, c'était sa femme, Hilde, qui, sans un mot, par cette simple pression, le soutenait. Les ingénieurs prirent leurs outils et se mirent à graver les dernières runes. Les portes se fermèrent, et ils demeurèrent un instant silencieux devant cette page qui devait se tourner... mais elle était tant de choses, elle était tout ce qu'avait été sa vie jusqu'ici.
Le banquet d'adieu se préparait, le peuple nain de Thalosia n'avait plus aucune raison de demeurer en ces lieux, même si la majorité des autres races avait décidé de rester dans les cercles extérieurs d'habitations qui étaient nés de la grande remontée des peuples après le Chaos Blanc.
Le couple Zirakehrt avait décidé de retourner sur les terres natales de Hilde, à Feldunost, mais ce soir, la chope de Barek atteignait difficilement ses lèvres. Les yeux plongés dans les flammes d'un des grands feux du banquet, il errait dans ses souvenirs.
Thalosia, le rêve fou des Hommes qui venait de prendre fin. Un défit insensé aux lois sévères de l'ingénierie, une cité à la charpente branlante creusée en désordre dans le coeur d'une colline. Après des années passées à essayer de rattraper seuls leurs élans chaotiques, les Hommes avaient fait appel au peuple nain, mais le mal était déjà fait.
Si les vastes filons de minerais firent que les Nains se mirent en quatre pour retarder l'échéance, elle n'en était pas moins inévitable. Tout l'art nain ne pourrait soutenir la colline creusée en tout sens par les Hommes et les gobelinoides qui s'y étaient infiltrés, les piliers mal choisis attaqués par les spores corrosives des fungis, les infiltrations d'eau par les fissures ainsi générées...
Tout l'art nain ? Non, c'était loin d'être certain, mais les filons n'étant plus ce qu'ils étaient, l'investissement n'était pas à la hauteur du profit qui pouvait être espéré. C'est ainsi qu'ils avaient tous parlé, ainsi qu'ils avaient choisi de fermer à jamais Thalosia.
Et pourtant, lui, n'avait de souvenirs que de cette cité. De ses premiers pas, enfant, au premier reflet des veines de métal dans le fond de ses yeux. De l'échos de l'acier et du sang dans les boyaux souterrains, au tintement des chopes au rythme des chants victorieux. De ses balbutiements timides devant les yeux émeraudes de cette naine déterminée, à la musique enchanteresse du bal de leurs noces.
Bien qu'éduqué aux valeurs naines, il avait aimé ces années à côtoyer ces humains écervelés, et ces voyageurs d'autres races, aussi colorés que les reflets d'un métal au soleil éclatant. Repassèrent alors devant ses yeux tristes quelques échanges qui ponctuèrent sa vie passée.
Et puis, cette main vint le tirer des méandres de ses souvenirs. Sa chaleur, sa confiance, le ramenèrent aux flammes mourantes d'un des grands feux de ce dernier banquet. Il leva les yeux sur sa femme. Oui, ils avaient décidé ensemble de partir construire ailleurs leur avenir, et leur long périple commencerait le lendemain à l'aube.
Il se leva en marmonnant doucement dans sa barbe alors que se dessinait sur ses lèvres un sourire, et accompagna sa femme pour terminer les préparatifs.
Partout. Hilde le suivait partout, voyait par ses yeux, sentait ses émotions par le même coeur. Tout cela grâce aux lettres qui, avec une ponctualité bien de Barek, venaient chaque semaine conter ses voyages et ses rencontres, parfois seules, parfois accompagnées de la plus belle pièce de sa dernière collecte.
Ainsi avait-elle sans jamais quitté Feldunost escaladé ces hautes collines au Sud de Gludin pour admirer l'étendue aride qui s'étend à leurs pieds ; cherché une utilité à l'unique aile des Kamaels ; inspecté l'architecture fine et élaborée des ponts qui chevauchent les canaux à Heine ; vu les âmes torturées des Hommes errer sur le plus vaste lieu d'exécution jamais créé sur ce monde ; ri des mimiques du compagnon à pattes de cet archer elfe ; médité sur les habitudes vestimentaires des orcs...
Pour le plaisir, simplement, elle relisait parfois ces notes bourrues qu'elle aimait tant chez son mari, et s'imaginait entendre sa voix.
"Té, à quoi tu veux que ça leur serve cette aile ? Peuvent pas voler, prennent le vent, c'pas esthétique... mais j'ai pas osé d'mander à la dame. Elle était esthétique sans ça, pis elle voulait discuter affaire. T'sais bien qu'il faut ménager l'client quand on parle affaire. Mais bon... après avoir regardé avec les séniors, c'était pas not' spécialité ce truc, pis c'était pas rentable... pour elle comme pour nous d'ailleurs, alors on lui a fait comprendre."
"C'fait plusieurs fois que j'fais affaire avec c't'Elfe. L'est bien sympathique. Amirio, j't'en ai parlé dans la lettre précédente. T'sais que sa boule de poils m'a fait un sourire ?! Y'me dit qu'c'est normal, lui, qu'à vivre avec lui elle prend des mimiques. J'peux pas trop dire qu'il ment, parc'que j'l'ai bien vu... mais tout d'même..."
"J'ai croisé un prêtre aujourd'hui. Y chassait les morts pour "mettre au repos leur âme" qu'y'me dit... mais va-t-en essayer d'lui faire comprendre qu'le mode d'exécution utilisé pour les tuer d'leur vivant fait qu'maint'nant j'peux en extraire du charbon... Ben... il a pas suivi l'prêtre..."
Elle ne répondait jamais, car une lettre pourrait l'attendre bien longtemps, elle lui accordait tout simplement toutes ses pensées, comme une réponse qui n'avait pas besoin d'être formulée.
Après tout, c'est elle qui l'avait encouragé dans cette voie, elle qui avait trop à faire au temple de Marph pour le suivre.
A Thalosia, il avait eu tellement de métaux et de pierres, de champignons et de mousses, à différencier, à extraire, à classifier, et à faire utiliser. Il avait toujours aimé cela, toujours cherché. Une passion née d'avoir entendu des générations avant lui dire que "l'art exceptionnel des Nains commence par l'exceptionnel savoir qu'ils ont sur les matériaux bruts".
Lorsqu'ils avaient quitté Thalosia pour Feldunost, elle avait remarqué ses yeux d'enfant emplis d'émerveillement à chaque nouveau paysage, au détour de chaque pic rocheux, ils ne pouvaient cacher leur envie d'aller y mettre le nez, d'aller toucher du doigt ces nouveautés, comme pour s'assurer de leur réalité. C'était la première fois depuis la décision de sceller Thalosia que le visage de son mari s'était rééclairé, alors elle s'était décidée.
Elle l'avait incité à suivre ses envies, à courir les terres enneigées, à étudier ce qu'il pouvait extraire de toute chose avec la guilde de la Clé de Bronze qui l'avait tellement apprécié qu'elle l'avait pris comme apprenti. Il en oublia ainsi sa morosité et sa peine d'avoir abandonné à jamais sa cité enterrée.
Et puis il partit plus loin, au delà des passes montagneuses, vers ces terres moins blanches, et il prit l'habitude de continuer de tout lui détailler avec passion dans de longues lettres parsemées de croquis et de rappels de sa tendresse.
De son oeil à présent expert il pouvait déterminer en un instant l'âge d'un animal, les points d'usure d'un golem, déduire en un soupir les propriétés d'une huile ou les particularités exploitables d'une ossature.
Il avait annoncé à sa femme que bientôt il passerait voir le Conseil et la voir, elle. C'était dans les usages pour qu'ils le reconnaissent pleinement comme un chasseur des trésors qui font de l'artisanat nain le meilleur. Il avait ajouté avec enthousiasme qu'il était en test pour devenir membre de la guilde à part entière.
Comme sa joie transpirait dans cette lettre, comme il était impatient d'avancer un peu plus dans son rêve, et de pouvoir lui dire de vive voix tout ce que les lettres ne suffisaient pas à retransmettre.
Elle sourit, elle aussi avait tant de choses à lui raconter.
Chacun d'un côté des montagnes, ils attendaient fiévreusement de se retrouver.