Nayan Seguer.
Un Livre.
Nayan est né dans une famille de modestes travailleurs, un père ouvrier agricole, une mère employée dans une petite échoppe. Des gens généreux et heureux, entourés de leurs parents et amis, malgré l'impossibilité qu'ils eurent d'avoir d'autres enfants que lui. Une raison de plus de l'entourer tout particulièrement de leur amour et de leurs attentions sans pour autant l'abuser sur la sévérité du monde.
Son intelligence fort avancée l'avait très rapidement éloigné des jeux d'enfants dans les rues sableuses du village. Son corps frêle et ses yeux ambre ayant fini d'achever de le mettre à part ou plutôt de faire de lui une cible de choix des railleries des autres enfants, sûrement frustrés de sa différence.
Mais plutôt que d'élever la voix, il s'était rapidement fermé, allant se cacher derrière le comptoir dans les jambes de sa mère. Certains l'en raillèrent d'autant plus, mais tous les enfants n'étaient pas de cet acabit.
Et un jour l'un d'entre eux se présenta à lui. Il s'appelait Glenmore et se tenait déjà droit comme son milicien de père. Il lui donna un livre, ce qui surprit énormément le jeune Nayan.
"Je vais jouer avec les autres ! Mais je me suis dit que ça, ça pourrait t'intéresser ! Je te le donne !"
Pas le temps d'un merci. A grandes enjambées le gamin souriant avait décampé à l'autre bout de la place, laissant Nayan l'air béat, le livre dans les mains, et sa mère s'en amusant à ses côtés.
C'était son premier livre d'histoires. Il le dévora, et en dévora tant d'autres après lui. Des contes, des tomes de géographie, des traités de sujets de société ou de magie, des édits religieux, tout ce qui pouvait passer devant ses yeux il le prenait, puis l'assimilait.
Il apprit les écritures de style en utilisant des ouvrages de référence, fit des pieds et des mains pour trouver de quoi mesurer les vents et l'exploiter. Dépensait toutes ses économies à acheter des ouvrages aux aventuriers de passage bien contents de se débarrasser, finissant lui-même par empiler les livres dans sa petite chambre.
Un autodidacte par excellence, à en impressionner son entourage. Il était si fier à chaque fois qu'il pouvait leur expliquer une nouveauté ou leur montrer ce qu'il venait d'apprendre et de comprendre. La magie faisait particulièrement son effet, et il se concentra régulièrement sur ce sujet.
Quand il avait fait le tour de tout ce qu'il avait à disposition, les villageois pouvaient le voir faire de grands pas dans les ruelles, trépignant en attendant une caravane ou des voyageurs. C'était l'un des seuls moments où il était capable d'aller vers des étrangers sans hésitation.
C'était le début du printemps, et un grand gaillard se campa devant lui avec un sourire immense.
"Alors Nayan ! Déjà finit de bouffer tous tes livres ?" Le gaillard en question lui colla un livre dans les bras avant qu'il n'ait le temps de dire ouf. Tu sais, Nayan, tu devrais vendre les livres que tu as déjà lu pour t'en acheter d'autres ! Tu en trouverais plus sur le continent qu'enfermé dans le village sur notre petite île !"
Un nuage passa devant le soleil, permettant au frêle jeune homme de voir s'éloigner Glenmore, harnaché comme un baudet.
"Où tu vas ?!"
"Ecrire ma propre histoire !" Dans un éclat de rire il fit un grand signe d'au revoir à Nayan qui demeurait là comme deux ronds de flan.
Il regarda la couverture de ce livre, que Glenmore venait de lui donner. Il s'intitulait Le Vaste Monde.
___________________________________________Le goût du continent.
L'un des Maîtres de Magie s'avançait d'un pas sûr dans les couloirs reluisants de l'école de l'île parlante. Il savait exactement où trouver qui il cherchait et son esprit pouvait ainsi demeurer à ses réflexions.
Il avait vu bien des choses, et enseigné de bien des façons, mais l'apparition de Nayan lui avait montré que d'autres voies existaient encore.
Depuis la maladie de Maître Edelberg, qui l'avait handicapé il y a déjà un bon nombre d'années, il ne pouvait plus guère se mouvoir comme dans son jeune temps. A l'époque, la Dame Amalia Seguer, qui aidait à tenir la petite échoppe où il faisait un bon nombre de ses achats de consommation, avait proposé au Maître de lui envoyer son jeune fils pour l'aider dans sa lourde tâche qu'est celle d'entretenir la vaste bibliothèque de l'école de magie.
Ce jour là, Maître Ellian accompagnait Maître Edelberg, et il se souvint de cette première image qu'il avait eu du gamin. Allongé sur le sol, dissimulé derrière le comptoir, il avait le nez dans un livre, absorbé qu'il était dans sa lecture, deux piles d'ouvrages divers sur ses côtés, et ne s'était même pas rendu compte qu'on parlait de lui. Cette vision avait plu au Maître malade qui avait alors reprit la proposition de la mère pour la formuler au gamin. Il y ajouta que le travail terminé il aurait le droit de consulter une partie des livres à loisir, et les yeux du petit Nayan s'en étaient illuminés telles deux étoiles étincelantes.