Un mauvais vent.

Ce soir là, nul sourire ne vint détendre ses traits, et ce chemin si familier qui menait jusqu'aux profondeurs de la forêt lui sembla long... si long... Il était rare qu'elle soit ainsi fatiguée, elle qui voyageait tant, mais il l'était tout autant qu'elle se batte aussi longtemps sans presque discontinuer.
Un souffle léger dans les feuillages, elle longeait enfin la forêt. Et bientôt le Bosquet du Cyprès, des saluts, et des regards subitement inquiets. Même Merell, ce barde si agité, la laissa en paix. Aucune blessure profonde, mais une multitude de légères, et cette fatigue...

Il lui fallut plusieurs jours de calme, puis le barde se glissa auprès d'elle, curieux d'entendre l'histoire. Amat'Eïleth, avec qui elle s'entraînait souvent à l'arc, les rejoignit presque aussitôt, puis le prêtre Let', de Sylvanus, et d'autres encore. Sous la frondaison, dans la sérénité, un cercle se format, mais elle dut utiliser les mots, car aussi intégré qu'il fut, Let' ne serait jamais Elfe et ne pourrait jamais communier ; ainsi revint-elle quelques jours en arrière, dans les montagnes plus au Nord...



Elle revenait du Sud-Est, au delà de Mirabar et du Bois-Tapis, d'une de ses visites à ce clan Uthgardt dont elle leur parlait de temps à autres, encore une de ses études... Il y avait quelque chose d'inconfortable dans l'air de la Cité des Voiles, le cimetière où si peu reposent en paix n'était peut-être pas le seul responsable, mais telle n'était pas sa préoccupation. Quelques visites, quelques mots, et déjà elle abandonnait les pavés sombres pour la verdure, mais cette très légère impression demeurait. Comme chacun des siens, elle abhorrait la non-vie, mais les Hommes devaient s'occuper de résoudre les problèmes qu'ils créaient... Elle pressa le pas.


Un mauvais vent descendait de l'Epine Dorsale du Monde, il portait des effluves atténués encore par le froid.
Depuis la Coalition du Sombre Espoir, elle se méfiait toujours de ces territoires enneigés, mais ce fut une troupe loqueteuse qui lui barra la route... des chairs faites, des yeux creux, des gestes lents... la tribu de nomades... ces brigands des montagnes... avaient perdu la vie et se battaient encore. Surprise, écoeurée, elle trancha dans ces chairs molles et ils ne se relevèrent pas... Armes essuyées, elle regarda vers ces sommets menaçants, et le vent à présent semblait mugir son mécontentement. Au devant, la non-vie encore, les effluves révélaient la véritable nature de ce qu'ils portaient... mais ils étaient trop, elle redescendit dans les ruines d'Hundelstone prudemment.


Une surprise l'attendait là, le jeune archer-mage Allaëdolin... comme l'idée lui déplaisait. Elle expliqua brièvement la situation, et le jeune Elfe en retour lui apprit que ces levées de non-vie n'étaient pas les premières. Elle ne discuta pas, sachant que ses voyages et son peu de considération pour les problèmes des Hommes lui valait ces manquements ; elle avait d'autres priorités.

Dissipant l'un de ses sortilèges, un arcaniste parut, visiblement aussi fier de les surprendre que de faire montre de ses connaissances en elfique. Le Maître Mage Narmor, un arcaniste de Luskan, menait un duo de guerroyeurs qui avait nettoyé le chemin depuis Luskan. Et quel duo... un guerrier saint... et le général nain. Ce dernier bondissant en la reconnaissant, quelques échanges houleux furent nécessaires. Oui elle avait sauvé le Maître Mage Sil'Zhyn de son courroux, non elle n'était pas bainite, oui elle se rendait à Lorgol, et non elle n'était pas bainite. Peu lui importait, en vérité, d'avoir ou non leur confiance, il lui sembla simplement évident qu'en des temps plus propices elle aurait certaines choses à clarifier avec ces "hautes gens" si elle tenait à avoir un peu de paix.

Un dragonnet descendit du ciel et prit la forme d'une petite-personne en touchant ce qu'il restait de pavés inégaux et souillés à Hundelstone. Dame Aggartha... elle l'avait vu, quelques temps auparavant, au sein de cette "communauté" qui se regroupait autrefois sur les collines vertes. Elle ramena leur attention sur ces troupes hideuses qui s'amassaient en amont, et toutes autres discussions furent closes.


La change-forme en éclaireur, focalisant l'attention des non-morts ensuite, les guerriers en ligne, attaquant de concert tout en barrant le passage jusqu'au Maître Mage et à l'archer-mage. Ils progressèrent bien jusqu'à l'un des sommets de l'Epine Dorsale, où les traces s'écartèrent du sentier ; et pour une fois, la chasseuse elfe s'accorda à soutenir une pareille équipée, espérant autant sécuriser le chemin que rendre ces corps abjectes à leur éternel repos.

L'Elfe finit par ignorer les pics du paladin, et, lorsqu'elle se permettait un peu moins de concentration, elle observait le Nain, bien loin de cette première impression qu'il lui avait lui-même donné de cette race si étrangère. Ils furent rejoins par quelques autres, deux femmes, un apprenti-mage de Luskan, et visiblement une barde elfe. Le guerrier saint et le Nain n'avaient de cesse de s'envoyer des pics, et quand l'apprenti ne faisait pas son couard, il était de la partie ; les deux humaines ne furent bientôt plus en reste, et la chasseuse observa ce petit monde excité en plein dans les neiges de la plus haute chaîne du monde, se disant que peut-être c'était là leur façon de se réchauffer.

Ils continuèrent de se frayer un chemin dans les neiges de l'Epine Dorsale, affrontant des formations disparates, autrefois Humain à la garde de Luskan, Orque hantant les forêts du Nord, ou Chevalier au service d'un quelconque seigneur... Des géants se mirent également sur leur chemin, à la plus grande joie du Nain, qui a force exclamations aurait bien pu attirer sur eux toute l'attention du monde.

Elle apprit bientôt à garder ses distances avec le Maître Mage et l'apprenti, médusée, puis dépitée, par cette si irritante utilisation de la trame. En vérité, c'était de l'entropie... là où aucune faille ne devait survenir, les Humains jouaient au jeu de hasard... Les arcanistes eux-mêmes en souffrirent, et l'archer-mage en fit également les frais, ne pouvant quant à lui plus continuer.


Au pied d'un autel profané, une liche fut terrassée, mais les traces continuaient à l'Ouest, et le vent du Nord continuait inlassablement de fouetter les visages meurtris, de se glisser sous les capes et les vêtements, mais aussi de faire taire les muscles endoloris. Le sang en filet finissait par se figer, tout comme ce décor gelé où avançaient des aventuriers à force de volonté.


La fatigue gagnait, mais il semblait toujours rester assez d'énergie pour ces pics que certains membres de l'équipée se lançaient.

Abattant des créatures de plus en plus corrompues, les lignes se maintenaient... jusqu'à un nouvel autel, où le Maître Mage finit de se persuader que ce jeu était celui d'adorateurs de Velsharoon ; et les traces, toujours, s'enfonçaient dans les neiges éternelles.


Ce ne fut qu'après d'autres passes, d'autres luttes acharnées, que les traces finirent par s'enfoncer dans des grottes sous un pic. Les cris du Nain ponctuaient chaque petite victoire sur des géants bleutés, mais le sol miroitant de cet antre cachait des menaces plus sournoises, marquant d'immenses espaces, et les pas durent se faire plus prudents, naviguant entre des pièges...

Aucun souffle d'air ne remontait par cette rampe glissante, le passage descendait encore, mais les effluves n'étaient plus rien... il y avait cette sensation écrasante... la non-vie... plus vicieuse, consciente... Le passage donnait sur une salle trop grande, et au lieu de rester embusqués dans le goulot comme le préconisait la chasseuse elfe, le général nain sonna la charge comme à ses petits soldats. Vampires et spectres attaquèrent de tous côtés, l'une des Humaines fut grièvement blessée, mais les autres tinrent bon.


Un Humain piteux se tenait là, derrière une barrière vite dissipée par l'apprenti. Lieutenant de la garde de Luskan ? Arion ? Peu lui importait, et pourtant il semblait que c'était ce qui importait au Maître Mage. Cela ne résolvait rien, et elle l'affirma haut et fort, mais déjà la précipitation prenait le pas, le Maître Mage ordonnait le replis avant que d'autres non-morts n'arrivent, et il avait raison, mais...
Des géants firent irruption, il n'était plus temps de discuter. La ligne des guerriers se reforma en arrière pour laisser filer les autres, avant de basculer partiellement en avant si le besoin d'ouvrir une voie se présentait. Le Nain attrapa l'Humaine blessée sans ménagements, et la hissa sur son épaule pour pouvoir déguerpir.

Au sortir des grottes, les guerriers repassèrent devant et la barde demeura sur l'arrière pour retarder d'éventuels poursuivants, mais l'équipée dut bel et bien enfoncer des lignes pour engager la périlleuse descente de l'Epine Dorsale par un autre versant. L'Humain qui avait été libéré s'écroula, inconscient, et ce fut un poids de plus que le Maître Mage géra en invoquant un de ses alliés aussi haïssable que les hordes qu'ils avaient jusqu'alors affrontées... mais la momie emporta le corps inanimé et ils reprirent leur course folle dans la neige et le froid, le vent soufflant à sens contraire, gémissant son désarrois.


L'herbe ! Enfin ! Ils oublièrent un temps la fatigue, transportés, laissant derrière eux les montagnes et leur manteau blanc. Puis elle revint au galop, écrasante, et ils se posèrent dans les restes d'une tour, prenant un peu du repos.

Les gardes se passèrent bien, et le général nain prit ensuite le chemin de sa cité. Le reste de l'équipée rentra sans encombres à Luskan... mais pour trouver à ses portes des habitants armés, des corps amoncelés... Ce ne fut pas clair, on parla que la Cité des Voiles avait subit l'attaque de "deux folles". Le Maître Mage fit s'activer quelques autres Humains autours de l'ancien prisonnier toujours inconscient et de l'Humaine grièvement blessée. Des cris, du vent brassé, des discussions houleuses et d'autres absentes...

La chasseuse elfe observa un instant ce tableau avant de tourner les talons. Elle aurait espéré qu'ils mettent un terme à ce problème plutôt qu'ils ne secourent cet Humain... Elle n'irait pas voir Luniel et les siens ce soir, mais elle avait au moins un nouveau sujet de discussion... Ses pas reprirent le chemin familier qui mène au Bosquet du Cyprès, mais elle ne put s'empêcher de repenser quelques instants à ce mauvais vent...

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