Renaissance.
Let' y avait repensé nombre de fois, mais la conclusion était toujours la même. De toutes les gens du Cyprès, elle était la seule qui n'avait pas encore dépensé une once d'énergie avec le barde, et entre la veneuse aguerrie et le jeune Elfe, il n'y avait pas d'hésitation possible.
Comme le Cyprès était lugubre sans ses rires et son agitation... comme la triste litanie des arbres, qui les berçait tous depuis peu, rendait leur vie grise. Il ne quittait plus le temple, et comme Amat'Eïleth était à son côté, rapportant les dernières nouvelles de la forêt de Luskan, il lui demanda de prier la veneuse d'être leur représentante pour le rituel salvateur qui était à venir.
Leurs regards se croisèrent... tous deux savaient les risques que cela impliquait, mais ils avaient confiance... ainsi fut-il fait.
Des relents de pourriture étaient portés par le vent, l'âme de la forêt rabougrie pleurait bien au delà de ses terres, ce qui ne rendit la vision que plus dure. Des tapis continus de feuilles jaunies par la maladie, des troncs parcourus des stries sombres de la moisissure, des corps gisant à l'abandon dans le sang séché et les feuilles, pas même un charognard n'aurait pu supporter l'odeur pour profiter de l'occasion. Morte... était ce qui lui revenait sans cesse à l'esprit... mal à l'aise, l'Elfe avançait, laissant un appel infime la guider.
Elle rejoignit Aggartha, les autres protecteurs nouvellement éveillés, et Eärendil. Son esprit se fermait, se focalisait sur la tâche qu'ils avaient à accomplir. Elle se souvint alors de sa dernière entrevue avec Glebrien, quelques jours auparavant, et cela lui permit de se concentrer. La procession s'enfonça dans les profondeurs oubliées de la forêt agonisante, poussée par les plaintes et par l'espoir, se glissant dans des chemins oubliés même des animaux, qui débouchèrent sur un espace si brut, si sauvage, que certains coeurs firent un bond.
Il fallait communier, ouvrir l'esprit et l'âme, et déjà, lentement, elle se préparait. La nature puissante et sereine absorbait déjà son attention, et ses pensées devenaient floues, abandonnée, heureuse. Un gémissement derrière elle, des mots dans un commun hésitant, un tremblement dans la voix, puis d'autres, de la compassion, du soutient. Ses yeux se posèrent sur Eärendil, la pièce maîtresse, le sacrifice comme ils l'appelaient, même si elle doutait que le terme soit correct, peut-être était-ce sa compréhension du terme en commun qui n'était pas bonne.
Son regard se perdait, traversait l'être en noir... encore ? Elle se détourna, n'écoutant plus que la nature, fixant la pierre dressée qui attendait de renaître, s'oubliant pour ne pas faire obstacle.
Il fallut porter l'être en noir jusqu'à la pierre, et tous se mirent en cercle, posant les genoux à terre pour faire abstraction d'eux-mêmes. Les forestiers lancèrent l'appel, et déjà la veneuse se perdait, parfaitement détendue, ayant baissé toutes les barrières, se fondant dans leur volonté commune de ramener la forêt à la vie.
Elle ne voyait plus, elle n'entendait plus, elle ressentait. Sa volonté, leur volonté, la Nature aimante qui se penchait vers eux, écoutant, alors qu'Elle lacérait la sorcière de ses ronces, la laissant se vider peu à peu de son sang. Ils formulèrent encore leurs prières, par les mots, par l'esprit, par l'âme, que la Terre les pardonne, qu'Elle fasse renaître ces lieux, et que les cycles reprennent...
Elle les écouta, Elle leur pardonna. Relâchant son emprise, libérant de la malédiction, Elle inonda de nouveau la forêt de vie.
Avant même d'ouvrir les yeux et de regagner leur individualité, ils savaient. L'apaisement était dans leur coeur, le soulagement de la voir revivre. Des trilles joyeuses leurs furent envoyées, l'air redevint frais, les animaux se firent entendre à nouveau.
Ils revinrent alors au pied de l'arbre de la Saule, et elle leur parla, les remercia. Avant de s'endormir à nouveau, elle demanda à une des forestières de s'occuper de cette forêt, pour ne plus oublier.
Des sourires parurent, puis le froid vint foudroyer de nouveau le coeur de la veneuse. La nouvelle gardienne de la forêt s'inclinait devant l'être en noir, les mots mordirent son âme. Encore ?
En arrière, à l'abri des regards, elle croisa celui d'un Loup Solitaire. Au fond, elle savait... c'était pour que ceux-là ne continuent pas de proliférer qu'elle était ici, qu'elle avait accepté... Sous la glace, son coeur se fendit, y avait-il encore un espoir ? Elle se mit à douter.
Ils parlèrent de Luskan, évoquèrent l'opportunité qui s'offrait à eux, pour la détruire, elle et sa crypte, en finir. Mais la veneuse n'écoutait déjà plus, elle ne pouvait demeurer, ne le supportait plus. Tournant les talons, elle s'enfonça dans la forêt, vers le Cyprès, sur les pas du Loup Solitaire...