Une femme...
Les nuages étaient bas, l'air lourd... la tempête approchait, et déjà les vents rageurs soufflaient sur les terres du Val de Bise. Un appel distinct et strict fit claquer en même temps des bottes de métal qui lancèrent leur défit au ciel en colère. Pas un murmure, pas un battement de cil, pas un soupir. Et les cieux grondèrent, et un second appel fit poser des dizaines de mains sur leurs épées. Une zébrure fendit le gris de l'horizon, et le tonnerre lança son dernier avertissement, mais un dernier appel fit tirer des lames comme une seule, et le salut fut maintenu. Les nuages se mirent à déverser leurs torrents de pluie, entamant un chant lugubre et lancinant sur les pavés sales et les armures rutilantes de Lorgol ; mais rien ne semblait pouvoir perturber ces yeux endiablés au fond desquels dansaient des flammes au rythme d'une sourde litanie. La pluie et le vent battaient les armures, faisant résonner les carillons de l'apocalypse...
Des soldats prudents évoquaient à voix basse l'inquiétude que suscitait chez eux cette femme au regard glacial. L'un d'entre eux avait été à son côté dans le flot de la bataille qui avait vu tant de têtes tranchées. Un diable venu se battre à leurs côtés, et qui jamais ne semblait pouvoir tomber, infatigable de violence et de haine, qui motivait autant qu'elle impressionnait.
Quand les peaux vertes avaient commencé à reculer, puis à courir, des mots si clairs et cruels étaient sortis de ces lèvres, qu'ils résonnaient toujours dans la tête de ceux qui les avaient repris.
- Pour la Main Noire, Pour Lorgol ! Vengeance ! A moooort !
La charge avait été donnée par ce hurlement de rage, et les ennemis déjà terrifiés se heurtèrent et furent piétinés, tranchés, déchiquetés... Le sang frappait encore à leur tempe, les sueurs froides remontaient encore, les jambes se faisaient faibles. Chaque fois qu'ils y pensaient, ils y retournaient.
Ils se demandaient encore si c'était la folie qui les avait pris lorsqu'ils avaient suivi la charge, mais quelque part cette haine avait été libératrice et salvatrice. A la fin de la bataille, elle était redevenue soldat, et était partie à la recherche de ceux qu'elle appelait ses camarades.
A présent, ils regardaient passer dans les ruelles cette femme et les siens, regardant au loin, et ils préféraient ne pas croiser ces yeux... Les revenants des Velsharoonites étaient des sans âmes marchant comme des marionnettes vides... ce n'était pas aussi effrayant que ces hommes et surtout cette femme en armure, qui eux, avaient une âme, plus noire encore que leur coeur...
Dans leurs murmures peu assurés, ils se demandèrent le sang desquels coulerait le plus noir...