Araignée de Vie.
Les Duergars ne tarderaient pas à ressortir, mais si proche de l'aboutissement, tout n'allait pas comme il se devait... son sentiment se confirma lorsqu'un velg'larn d'Ol'Draeth se présenta à lui, envoyé par l'ilharess... c'était pour le moins singulier.
Le velg'larn nota que la yathtallar Oblodra qui était en charge de la "mission d'intérêt commun" semblait à la fois satisfaite du congé du qu'el'faeruk, et contrariée ; il supposa qu'elle était partagée entre l'envie de voir l'attaque se dérouler en l'absence d'Ol'Draeth, pour que sa qu'ellar puisse mieux se targuer de ses exploits, et l'anxiété de ne pas avoir à ses côtés l'un des Maîtres de Sorcere... mais aucune spéculation ne sembla perturber l'e'spdon, aussi fermé que de coutume, semblant concentré sur le trajet du retour, étranger aux états d'âme d'Oblodra. Ainsi le velg'larn se contenta-t-il de garder le silence, toujours aussi impressionné par le stoïcisme du premier prince... à quoi pouvait-il donc bien penser ? Nombre étaient ceux qui s'étaient posé la question avant lui.
Dans l'immensité de sa caverne, Menzoberranzan ressemblait à un joyau aux multiples facettes colorées et changeantes, un tableau qui contrastait étonnamment avec le caractère malsain de la cité. Signafein ne s'arrêta pas cette fois pour méditer devant ce spectacle, absorbé par quelques sombres pensées, car il se doutait bien du pourquoi de ce rappel soudain, et espérait avoir le temps de terminer ce qu'il avait commencé.
L'atmosphère dans la qu'ellar était véritablement tendue, l'ilharess s'était enfermée depuis quelques cycles dans ses appartements, coupée du monde, alors que la yathtallar Aeodr'yn prenait ses aises au nez des yathrinen Shaeldrin et Krystharn.
Si le velgl'arn se tendit en posant le pied au sein de la qu'ellar, ce ne fut pas le cas du qu'el'faeruk, avançant sans empressement apparent jusqu'au pas de la porte de l'ilharess où il laissa le velgl'arn qui s'empressa, lui, de disparaître.
L'e'spdon fut accueilli par une violente quinte de toux rocailleuse, mais le son fut absorbé par les murs nus aux yeux des êtres de peu de connaissances magiques. L'ilharess avait encore craché de ce sang noir dans le creux de sa main, en se redressant dans ses draps de soie et de satin, semblant presque soulagée de voir quel était celui qui venait de pénétrer son refuge.
Sans moins de froideur qu'à son habitude, il prit la serviette sur la chaise au bord du lit, et la tendit à l'ilharess pour ne pas qu'elle fasse l'effort de s'en saisir.
Des volutes d'encens exotiques luttaient à l'évidence contre l'odeur insidieuse du sang, qui, même dans la chambre entretenue avec assiduité, semblait toujours remonter.
Malgré sa volonté de dignité, l'ilharess accepta de se réallonger devant l'insistance de l'e'spdon, et ils discutèrent brièvement de ce qui était à venir. Pour que les désirs de la Quarvalsharess soient accomplis, Jhulae n'avait plus le choix, elle devait se résoudre à se maintenir juste le temps qu'il faudrait en s'appuyant sur la faerzress manipulée par le qu'el'faeruk.
Après avoir apposé un nouveau glyphe sur la pierre noire du sol, le qu'el'faeruk se retira pour aller chercher l'objet dont il avait besoin, il ne se représenta que plus tard, une éternité sembla-t-il à l'ilharess.
Les traits de cette dernière étaient horriblement tendus par la douleur, sa vision troublée par des bouffées de chaleur insupportables ; elle n'avait plus la force de se plaindre, et tout juste celle de bouger quelque peu. Comme ce regard du qu'el'faeruk lui semblait distant à présent, il leva une main, et une aura s'éleva, certainement du glyphe qu'il avait placé au sol ; il posa sa première incantation, alors que la jalil silencieuse laissait dériver son esprit...
Qu'avait-elle fait de ce fils, qu'elle n'avait jamais aimé... quatre cent années de haine avaient rongé son coeur, et maintenant en sang, quelque chose en suintait... elle entendait les paroles, mais ses paupières étaient lourdes, pourtant elle le voyait, droit et discret, fermé, distant... intelligent, ailleurs... Signafein, à quoi penses-tu...?
La première incantation prenait fin, mais elle ne l'écoutait plus, dans un geste imprécis, elle lutta pour lever une main vers ce visage, et desserra les lèvres pour parler...
Silence... ilhar... pas maintenant... , la voix de son fils avait sonné, échos d'une émotion, le ton, même légèrement, avait fluctué, et était sorti bas, lent...
Après quatre cent années... un premier élan d'amour, prémices des derniers relents de haine d'une vie.
Lors de la seconde incantation, les glyphes sur les murs de la chambre se mirent à luire... ils ne servaient donc pas qu'à isoler les appartements de la qu'ellar... et l'ilharess se laissa aller à sourire... quel sombre fils... il avait vu jusque là... mais jusqu'où voyait-il donc... et puis elle recouvra peu à peu sa mobilité, à mesure que la douleur était dégagée de son corps et déplacée dans cette araignée de métal... le glyphe qui ornait le dos de la statuette brilla le temps du rituel, puis disparut aux regards.
L'ilharess se releva enfin, après des cycles entiers d'alitement. Elle écoutait d'une oreille l'e'spdon lui répéter ce qu'il avait déjà énoncé lorsqu'il le lui avait proposé... la chère statuette de l'ilharess, du plus dense adamantite qui soit, était à présent légère comme une plume, et elle accumulerait la douleur jusqu'à ne plus pouvoir en contenir... alors le glyphe se briserait, rendant à l'ilharess tout ce qu'elle lui aurait jusqu'alors épargné... A tout moment, elle et lui pouvaient briser le glyphe, mais il ne fallait pas oublier que si la douleur n'était plus, les entrailles de Jhulae continuaient de se décomposer.
Elle n'eut pas besoin de parler, il courba l'échine et se retira en silence, la laissant se faire à ce dernier répit avant le trépas.