Le Grand Roi et sa Lignée
La jalousie... l'égoïsme... l'attrait du pouvoir... qui n'y a jamais succombé ? Combien sont les empires tombés par la faute de la puissance de ce qui les avait fait bâtir...? Pourtant leurs opposés peuvent parfois faire naître d'autres empires...
Il fut un temps où Kalistha parlait d'une seule voix... Où les multiples petites seigneuries ne formaient qu'un seul et immense Empire... le temps d'Haernor, l'ère du Dragon, l'aube du gris...
A force de rediviser ses cartes pour tenter de conserver une idée des étendues des diverses seigneuries, Haernor usa beaucoup de plumes...
La guerre... à croire que ce monde ne pouvait vivre sans elle... A croire qu'il n'y avait qu'elle qui occupait les esprits ambitieux des petits seigneurs... La population s'en était accomodée... La société même n'y prenait plus vraiment garde; c'était comme si le monde était divisé en deux sociétés jointes et séparées en même temps... Haernor s'assit un instant... et médita...
Le Seigneur elfe envoya des espions dans les seigneuries voisines... puis dans d'autres plus lointaines... et finalement, jusqu'au bout du monde... il avait le temps de toutes façons... Des décennies s'écoulèrent sans que personne ne se douta de rien...
Feenhlor, le royaume d'Haernor, essuya les habituelles attaques de voisins trop pressés d'ajouter ses terres aux leurs, et vit ces mêmes voisins changer un bon nombre de fois de maîtres... Mais le royaume était fort... bien trop pour eux. Le Seigneur tenait pour le plus précieux des biens, le bonheur de ses gens et de ses bêtes. Les habitants, de simples pourvoyeurs d'or et de nourriture chez certains, étaient ici une part intégrante d'une grande famille. Les militaires avaient le même régime que les autres, aucune faveur pour personne. Les créatures qu'on élevait ou accueillait étaient choyées... Tel un îlot paisible au coeur d'un océan déchaîné, Feenhlor ne désirait que la tranquillité. Et à sa prospérité s'ajouta une richesse sans pareille, autant matérielle que spirituelle, née d'une collaboration étroite entre chaque âme du royaume.
Plongé dans ses réflexions, Haernor demanda à ce que tous ses espions lui fassent un rapport sur la vie des différents peuples où ils avaient été envoyés et, petit à petit, une pile s'entassa sur son bureau, puis deux, puis un grand nombre... Le Seigneur se perdit des semaines entières dans ses lectures... alors qu'une idée mûrissait lentement en lui...
Entre temps, le Roi elfe tomba sous le charme de la Dame d'Argent, Syheï Da L'hosselh. La légende raconte ceci, pour ceux qui s'en souviennent encore: Elle dansait sous la lune, sa peau pâle et ses atours reflétant l'argent, et ses yeux d'or finirent de subjuguer Haernor. Pendant un long moment, ils se regardèrent interdits... sans un mot... ils se comprirent... sans un mot... leurs coeurs s'ouvrirent... sans un mot... pour l'autre ils étaient prêts à mourir...
Plus tard, considérant la futilité des petites guerres de seigneuries, la vie bienheureuse de ses gens, et celle insupportable de tant d'autres, il entama la conquête de tout Kalistha, tout d'abord par la diplomatie, puis par la force, et par la suite la manière la plus appropriée. Durant des décennies, il poursuivit sa quête sans relache, étendant le royaume de Feenhlor. Les habitants, qui au départ le craignaient, furent surpris de la droiture de l'elfe et de ses armées, et l'aimèrent rapidement... Syheï lui avait donné une fille, Fedeïherna, et l'aimait tendrement. Il avait autours de lui un peuple aimant, et une famille soudée... et pourtant Haernor se sentait seul...Avoir le Pouvoir c'est être seul répétait-il souvent...
L'extension fit peur à nombre de petits seigneurs, et un certain nombre d'entre eux se rendirent sans combattre pour pouvoir mieux frapper de l'intérieur. Ainsi dans l'ombre naquit la faille, la bonté d'Haernor et sa confiance en les autres causerait sa perte. Pourtant parfois, leurs doutes refaisaient surface, mais toujours l'avidité, la jalousie et la sournoiserie reprenaient le dessus, même quand le Vieux Dragon Fhaerenfeherr, Maître des siens, mourut pour conférer à Haernor le Shendarill, le Pouvoir du Dragon, pour remercier le respect qu'il avait rendu aux dragons, et réconpenser sa grande sagesse et son bon jugement au nom de tous... Le complot prenait forme dans les sous-sols des châteaux et les couloirs...